1994: Agitações
Mille neuf cent quatre-vingt quatorze débuta sous le signe de la
lutte et de la protestation dans les prisons portugaises. En observant
simplement les premiers épisodes, personne n’aurait dit que les
agitations allaient atteindre des niveaux jusqu’alors inconnus de
l’univers carcéral portugais.
En janvier, 18 prisonniers de la prison de Coimbra entrèrent en grève
de la faim en revendiquant le rapprochement des prisons de leur lieu
d’origine et dénoncèrent le traitement administré par les responsables
de la prison, sans résultats concrets, 7 d’entre eux se voyant en état
de reprendre la grève le 1er Mars pour défendre les mêmes objectifs.
En même temps, impliqués dans le “cas Fup-FP25” (procès politique de la
gauche révolutionnaire lors duquel ils furent accusés de délits
terroristes pour une période de lutte où eurent lieu des attentats, des
vols à main armée, etc.) ils maintiennent jusqu’en février une autre
grève de la faim lancée à la noël précédente, revendiquant la révision
de leurs peines.
Durant les 20 années suivant la fin de la dictature – 25 avril 1974 –
il y eu de nombreuses luttes dans les prisons portugaises motivées par
les conditions carcérales. Celles qui eurent le plus grand impact
publique furent celles auxquelles participèrent les accusés des procès
judiciaires à tournure politique – prisonniers des cas PRP et FUP/FP-25
– mis en isolement, et qui obtinrent des améliorations substantielles de
leurs conditions de détention comme résultat de ces mêmes grèves de la
faim.
Malgré tout, durant ces années, les luttes menées par les détenus
désignés comme “délinquents communs” furent innombrables. Bien que moins diffusées – presque toujours passées sous silence – certaines avaient
pour motif la défense des intérêts de la population carcérale en
général, et d’autres des raisons personnelles: rapprochement des prisons
des lieux où vivaient les familles des détenus, problèmes de santé,
protestations contre les mauvais traitements de la part des responsables
des prisons et mobilisations pour faire pression en faveur de
l’approbation de l’amnistie.
De toutes ces luttes, il est opportun de mettre en évidence la mutinerie de 1985 à Vale de Judeus, causée par les coups systématiques infligés par les gardiens aux prisonniers; la mutinerie de la prison de Lisbonne en 1987, provoquée par la réaction spontanée des prisonniers face à la bastonnade d’un prisonnier de la part des gardiens dans la “noyau” (point central de la prison, observable depuis toutes les ailes de cette prison) 15 minutes après avoir été projeté le film Terminator via le réseau interne de télévision, à une époque où la possession de téléviseurs était interdite dans les cellules; et le conflit qui mènera à la destitution du directeur, du sous-directeur, du médecin et de tous les chefs et différents gardiens de prison de Linhó, à la mort d’un prisonnier en régime 111 en 1989; et bien d’autres mutineries.
La somme de ces expériences de lutte – à un moment où la surpopulation
pénitentiaire atteignait le point de rupture – se manifesta de manière innovatrice le 15 mars 1994 avec une “grève de la faim en protestation
contre les conditions carcérales et une lutte pour les droits octroyés par la Constitution de la République Portugaise, non respectés dans les prisons du pays”.
Le Bastion Nord du Fort de Caxias était un des Centres Pénitentiaires
où la surpopulation atteignait des proportions plus grandes. Des cellules individuelles hébergeaient 3 prisonniers, dans des chambres construites pour 6 s’en entassaient 14 – dont deux dormaient sur des matelas au sol -, … Cet excès finissait par avoir des conséquences dans toutes les enceintes de la prison; des services administratifs à l’assistance médicale, en passant par les visites, jusqu’aux sorties dans la cour. Celle qui fut connue comme la prison des prisonniers politiques de la dictature, étant le scénario de la libération de centaines d’entre eux les jours suivant le 25 avril, se trouvait au bord
de l’effondrement. Dans ce contexte, la révolte augmenta et prit forme.
Alors qu’ils élaboraient la “déclaration initiale”, qui servira à diffuser la lutte au-delà des murs, et discutaient des “principes de base” sur lesquels tous les grévistes devaient se baser durant la grève de la faim, les prisonniers membres du groupe moteur allaient travailler sur les mesures nécessaires pour obtenir la disponibilité du reste des prisonniers dans la participation à la lutte. La semaine antérieure à l’éclatement de la grève, un manifeste promu par les porteurs de maladies infectieuses, répondant au manque de soins, fut souscrit par quasi tous les prisonniers de cette prison. Tactiquement, il fut décidé de ne pas impliquer dès le début tous les prisonniers prêts à participer à la grève, afin d’éviter l’effet que ce type de luttes avait eu jusqu’à présent: d’abord, un groupe nombreux entrait en grève le premier jour, il se réduisait à la moitié le jour suivant et finalement, une semaine après, la grève s’était réduite à seulement deux ou trois prisonniers parmi tous ceux qui l’avaient commencée.
Les entrées en grève de la faim seraient progressives: 30 prisonniers au départ, 30 autres deux jours plus tard, et ainsi de suite.
En profitant de la nouvelle dynamique d’information pour la diffusion de la protestation, surgie avec l’apparition des chaînes de télévision privées, le groupe de 30 prisonniers du Fort de Caixas qui lança la grève de la faim, fit rapidement connaître à tout le monde, et surtout à la population carcérale – qui ne participa pas à la lutte mais qui regardait la télévision 24h par jour – les grandes lignes du processus qui se mettait en route.
Il faut souligner que les journaux télévisés du jour, sans exception, débutèrent avec l’enregistrement de la voix d’un prisonnier lisant des
extraits de la déclaration qui exposait les motifs de la lutte (les cassettes avaient été remises des heures avant à la rédaction de diverses chaînes de TV et des principales stations de radio).
Deux jours après, la Direction Générale des Services Pénitentiaires reconnaissait que les prisonniers en lutte dépassaient la centaine dans
plusieurs centres pénitentiaires du pays, quand en réalité ils étaient beaucoup plus nombreux à cette date. Malgré tout, à l’entrée en grève du
deuxième groupe de 30 prisonniers de Caxias, le mouvement atteignait des
proportions significatives, en donnant un nouvel élan aux indécis et en
faisant passer la lutte aux prisons régionales.
On ne sait pas avec certitude combien de prisonniers furent impliqués,
mais alors que la lutte était en cours, il fut confirmé que, par exemple, dans le C.P. de Vale dos Judeus, un système de tournante permettait de maintenir en permanence à 100 le nombre de grévistes de la faim. C’est dans ce Centre Pénitentiaire où il se produisit le seul indicent notable: le 17 mars, les grévistes empêchèrent l’entrée d’un véhicule de transport alimentaire dans un des modules.
Remis de la surprise, les responsables des Services Pénitentiaires ordonnent des transferts, isolent les grévistes des autres détenus dans plusieurs centres, rendent difficiles les visites et essaient de dévier l’attention des motifs de la protestation au moyen de fausses déclarations publiques. Mais ils allèrent encore plus loin: Carlos Pereira fut transféré en pleine grève de la faim de Vale de Judeus au pénitencier de Coimbra le 18 mars et fut retrouvé mort le lendemain dans une cellule des caves de cette prison (jusqu’à présent, on ne connaît pas les conclusions de l’investigation judiciaire sur les circonstances de cette mort). Dans les principes de base de la lutte commencée dans le Fort de Caxias, il avait été donné le ton de “ respecter l’ordre et la discipline de la prison”, et de ne pas arrêter la grève jusqu’à
l’admission à l’Hôpital pénitentiaire: “plus tôt ils nous transfèrent à l’hôpital, plus vite des solutions à la grèves seront trouvées” était-il écrit.
Il était misé sur les défaillances de l’hôpital pénitentiaire pour forcer à ce que les inévitables admissions postérieures se fassent dans des hôpitaux civils, faisant pression sur l’ouverture de négociations.
Onze jours après, le premier prisonnier en grève de la faim est admis à
l’hôpital de Santa María par manque de lits dans l’Hôpital pénitentiaire. Quelques heures plus tard, l’interné s’évadait.
Le lendemain, le Directeur Général des Services Pénitentiaires, Fernando Duarte – qui avait accédé à ce poste 8 ans auparavant, à la mort par balles de son prédécesseur – mis fortement sous pression par les responsables politiques, se réunit au Fort de Caixas avec les grévistes de cette même prison. Il leur promet non seulement le respect de toutes les revendications du mouvement et le retour des prisonniers transférés durant la lutte, mais également la garantie de l’approbation au parlement d’une amnistie commémorative du vingtième anniversaire du 25 avril, qui, par effet de réduction des peines, réduira la surpopulation des prisons à des niveaux normaux. Les prisonniers qui se réunirent avec lui prirent la décision de ne pas terminer la lutte, mais de suspendre la grève de la faim jusqu’au 25 avril. Ils n’imaginaient pas qu’on les dupait une fois de plus, bien que le directeur en question n’avait pas le pouvoir d’accomplir les promesses faites, et ils
ignorèrent quelques principes de base de la lutte – probablement ceux
qui donnaient le plus de garanties de succès -: “Durant les négociations
tout le monde doit être écouté, s’ils ne nous laissent pas nous réunir, nous ne nous arrêtons pas et nous ne négocions pas” et “ les représentants n’ont pas de fonctions délibératoires; dans les décisions, nous devons tous être écoutés et nous devons tous participer”. Ceux qui poursuivent la grève de la faim dans les autres prisons finirent par connaître par la radio et la télévision la décision de suspendre la grève et les accords conclus. Avec cet arrêt, les prisonniers commencèrent la préparation d’une deuxième phase dans les protestations.
Pour centrer de nouveau la discussion publique sur les thèmes de la déclaration initiale de la lutte, momentanément perdue en faveur de l’amnistie, élaborer des “avis” ( qui traitent de manière séparée les points désignés et constituent une dénonciation importante des très mauvaises conditions d’enfermement au Portugal. Jamais la population carcérale n’avait procédé à une étude si minutieuse et perturbatrice, sous forme d’avis, des conditions de détention dans le pays: dans ces avis sont abordés séparément, les thèmes de surpopulation, les inconstitutionnalités, la santé, le travail en prison et l’occupation du temps, la justice et le droit à l’amour.
Les différents “avis” sont envoyés un par un à partir du 6 avril aux organismes de souveraineté de l’État, groupes parlementaires, partis politiques, responsables religieux, centrales syndicales et organes de
communication sociale en général: quotidiens, hebdomadaires, radios et
télévisions… Seul un quotidien et une station de radio donnèrent de
l’information sur le premier “avis”. Les autres avis furent complètement
passés sous silence. Déjà à la fin de la lutte, mi-mai, une édition facsimil des avis fut éditée par des groupes de solidarité avec les prisonniers. Le dernier avis, daté du 13 avril, intitulé “synthèse” analysait cette étape de la lutte et mettait en évidence “avant tout, le silence mortel qui les a entouré”. Il annonçait un arrêt de travail, avec le refus à l’alimentation le 18 avril et le refus à des visites avec grève du silence vers l’extérieur pour le 25 avril, “pour que la nécessité de ce débat s’installe de nouveau dans la société portugaise”.
Malgré l’adhésion massive au rejet du travail dans les prisons et le refus à l’alimentation, le débat sera en réalité enseveli. Quelques jours après est approuvée une amnistie qui libère prés de 1500 prisonniers, affaiblissant la position des prisonniers peu nombreux qui reprirent la grève de la faim le 26 avril, alors que la grande part des conditions qui motivèrent la lutte n’avaient pas été modifiées. Le 13 mai quatre grévistes admis à l’Hôpital de Caxias envoyèrent un message au Fort dans lequel ils déclarent que les actions de protestation et de lutte sont terminées: “Le silence de la presse est généralisé et dans ces conditions il n’était pas juste de prolonger la lutte. Il a été obtenu ce qui a été obtenu et on ne peut pas dire que ce soit peu”. Le
Directeur Général des Services Pénitentiaires est remplacé par un juge,
Marques Ferrerira, quelques jours plus tard.
